DÉCROCHE-MOI UNE ÉTOILE

BETTINA FORGET
WE ARE STARDUST

Galerie d'art contemporain Visual Voice
372, rue Ste-Catherine Ouest
Studio 421
Montréal

Passionnée de sciences et particulièrement d'astronomie depuis son enfance, Bettina Forget rend sensibles par la peinture les objets stellaires. Si ses préoccupations pour les astres, notamment le soleil, s'imposent dans l'ensemble de ses travaux dès 2002, l'abstraction a toujours constitué le langage de prédilection de l'artiste, du moins jusqu'ici. La célèbre phrase « Nous sommes tous faits de matières d'étoile » de l'astronome et vulgarisateur scientifique Carl Sagan constitue le point de départ de sa plus récente série intitulée We are Stardust, littéralement Nous sommes poussière d'étoile.

Autour du personnage de la première et célèbre aviatrice Amélia Earhart - figure mythique de l'aeronautique disparue mystérieusement en 1937 lors de son voyage autour du monde - s'articule chacune des toiles de cette exposition. Devant un fond abstrait s'impose. d'unetoile à l'autre, la silhouette et parfois le portrait schématisé peint en noir de l'aviatrice. La figuration, introduite pour la première fois de façon significative dans son travail, sert avant tout à soutenir une trame narrative qui justifie et « humanise » les franges des couleurs de la lumière que pontuent des raies picturales, des atlas du ciel étoilé et des amas galactiques. Tranchant avec les plans géometriques et les planches astronomiques, le personnage féminin peut être interprété comme une représentation de l'artiste, la figure d'une héroïne ou encore celle de spectateur de l'œuvre.

Dans l'œuvre de Bettina Forget, chaque zone de la toile est exploitée de manière à créer une composition dynamique qui joue sur les rapports dichotomiques entre le fond et la forme. Dans Pleiades et Spectrum, par exemple, l'artiste brouille nos repères spatiaux en jouant habilement avec les couleurs et les textures de sorte que la silhouette et l'arrière-plan soient interchangeables.

Non seulement l'artiste multiplie les illusions d'optique, mais indroduit encore parfois une tridimensionnalité réelle dans son œuvre en découpant la silhouette à même la toile. Apparaissant pour la première fois dans la série Hélios, présenté à Montréal en 2005, les motifs découpés et cousus de minces fils translucides observés dans Cosmic Shadows permettent à l'artiste « d'ouvrir la toile », de crées des effets d'ombres et de lumière semblables à ceux qu'un observe dans le ciel. Perdue devant l'immensité étoilée ou littéralement supprimée de la toile, la silhouette d'Ameila Earhart illustre la fragilité et la précarité de la vie tandis que son portrait peint en noir lui confère force et immortalité. Cette interrelation entre présence et absence s'observe également avec les étoiles qui demeurent insaisissables bien qu'omniprésentes dans le ciel.

Malgré la présence systématique du personnage énigmatique dans toute la série, la majeure partie de l'espace pictural est habitée par un habile agencement de plans et de lignes aux couleurs et aux textures variées. Ces motifs qui semblent à première vue abstraits représentent en fait des étoiles à differents stades de leur évolution ou des images des systèmes stellaires qu'en donnent les télescopes. Pleiades, étoiles ouvertes, nébuleuses, étoiles à neutrons et spectre lumineux, tels sont les phénomènes dont s'inspirent les œuvres de la série We are Stardust. Car une étoile n'est pas - contrairement aux apparences - qu'un point de lumière fixe. Complexe et riche en détails, chacune est un corps physique, bien matériel avec une masse, un diamètre, une taille et une couleur qui la définit et que l'artiste parvient à recréer le plus fidèlement possible conformément aux observations scientifiques.

À l'image des étoiles qui en constituent les sources d'inspiration, les œuvres de Bettina Forget ne se dévoilent pas d'emblée; elles exigent patience et temps. Dans certaines toiles, l'artiste introduit, à la manière d'une énigme, des images ou des signes qui ne se livrent au spectateur qu'après une observation attentive. Celui-ci peut donc remarquer, camouflée dans la texture du ciel étoilé de Open Cluster ou de Discovering Tucana 47, une ancienne écriture germanique (le sütterlin) soigneusement calligraphiée. Dans Pleiades, c'est une texture en braille qui couvre le ciel. Bien que clairement perceptibles, ces écritures demeurent inaccessibles pour qui en ignore la syntaxe ou ne possède pas les clés pour les décoder.

Si les sujets des œuvres de Bettina Forget pourraient susciter la curiosité de quelques scientifiques astronomes en herbe, les amateurs d'art eux tirent leur principale satisfaction des multiples inventions formelles de l'artiste car l'essentiel de l'intérêt des tableaux provient des effets de lumières et des jeux de profondeur, de textures, de matières et de couleurs.
Bettina Forget propose une interprétation personnelle et poétique de la « nature éphémère » de l'être et de ce qui l'unit aux étoiles, à défaut d'un objet céleste, elle « crée » une atmosphère. Le souffle créateur qui anime, loin d'être brûlant instille une douche fraîcheur.

Isabelle Riendeau

Vie des arts magazine
www.viedesarts.com

Discovering Tucana 47, 2006
Acrylique sur toile, 72 x 102 cm